Les chroniques décroissantes de Cynthia Toupet et Anne-Isabelle (...)

Face au capitalisme productiviste, des luttes silencieuses pour de nouveaux paradigmes

mercredi 10 avril 2013   |   Anisabel Veillot, Cynthia Toupet
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Il est de ces luttes dont on parle peu… parce qu’elles demeurent silencieuses, en apparence marginales ou marginalisées, réduites à l’insignifiance face aux logiques de guerre économique… Et pourtant, ces luttes participent patiemment à la construction de nouveaux paradigmes pour les sociétés de demain, en inventant et en expérimentant de nouvelles alternatives à un système qui, dans les faits, est synonyme d’échec à la fois social, économique, démocratique, culturel et environnemental.

Les graves crises systémiques que nous connaissons ont, contre toute attente, renforcé le positionnement de la plupart des élites mondiales. Elles continuent de s’accaparer les terres, d’exploiter à outrance les ressources encore disponibles dans le but de réaliser toujours plus de profit. Par définition, nos sociétés capitalistes ont conduit à la marchandisation de l’ensemble du monde, de manière spéculative. Les biens communs (eau, semences, terres, etc.) sont parmi les cibles centrales de cette logique. Le productivisme et le consumérisme à outrance génèrent ainsi depuis des décennies des logiques mortifères, la destruction de notre « environnement » et la production d’inégalités inacceptablesLe champ politique, loin de prendre en compte les défis à relever, provoqués par l’échec de notre modèle de civilisation, ne propose aucune solution pour nous en sortir. Il n’en appelle qu’à toujours plus de croissance, réelle cause de notre situation critique, alors que les citoyens s’extraient de cette logique pour raisonner en termes de besoins essentiels. 

Considérer avec lucidité ces logiques destructrices et mortifères est tout aussi important que de changer notre regard sur ce qui se passe du côté « des forces de vie ». Car dans un même temps, de nombreuses résistances se manifestent à travers le monde.

En effet, quantités d’alternatives émancipatrices se déploient en même temps que les logiques régressives. Mêmes silencieuses et tranquilles, elles n’en demeurent pas moins fondamentales et nécessaires. Elles participent à une transformation sereine et profonde d’un monde bouleversé par les crises qu’il traverse… Confrontés à des situations de détresse liées aux conséquences d’un système basé sur la compétition, il est pertinent de relever dans le monde entier, comment des groupements de personnes s’auto-organisent pour reprendre la main sur tous les terrains fondamentaux du « bien-vivre » ensemble. Il ne s’agit pas uniquement de recenser les initiatives pour lesquelles une résilience collective est à l’œuvre de manière novatrice, mais bien plus d’évaluer la pertinence de ces expérimentations concrètes, comprendre leurs modes de fonctionnement et de diffusion à l’ensemble de la société. Prendre le temps de décrire ces stratégies, les mettre en exergue, les médiatiser, est avant tout un acte politique. Donner de la visibilité à ces mutations multidimensionnelles, internationales, sans passer par la « pensée du but et du plan », c’est accepter que les mouvements qui s’opèrent créent un espace particulier, fondamentalement indéterminable. Celui-ci porte un nom : transition.

« La transition est imperceptible mais elle conduit sous nos yeux au complet renversement. Si toute révolution est suivie d’une contre-révolution, la transformation silencieuse, elle, s’installe. » [1].

Des alternatives marginales ?

Le terrain prouve que des expérimentations collectives peuvent toucher beaucoup de personnes, et se diffuser d’un lieu à un autre, faisant exemple par leur réussite. Ce qui se passe dans une ville comme Detroit, aux Etats-Unis, en constitue un exemple parfait. Là bas, des dizaines d’initiatives sont en cours qui mobilisent des milliers de personnes.

Cette capitale de l’automobile nord-américaine a subi une désindustrialisation massive. La fermeture d’usines a entraîné le départ d’une grande partie de la population. La ville considérablement dépeuplée (elle a perdu un quart de sa population entre 2000 et 2010), n’atteignant à présent que 714 000 habitants, compte un habitant sur trois vivant en dessous du seuil de pauvreté (soit trois fois plus que dans le reste des Etats-Unis). Reliant problématiques sociales, environnementales et alimentaires, des fermes et jardins urbains, entre autres, se sont créés afin de remédier au chômage et à la pénurie alimentaire en cultivant des fruits et des légumes biologiques. L’idée d’auto-suffisance alimentaire a touché une grande partie des habitants qui se sont formés au maraîchage, travaillant collectivement, créant du lien social et du « vivre-ensemble » : un jardin communautaire ne produit pas que des légumes !

Contrairement à la majorité du pays qui dépend, pour son alimentation, de denrées produites ailleurs, Detroit a su inventer un approvisionnement en circuit court, local et accessible à tous. Même si la municipalité « reconnaît la valeur sociale de l’agriculture urbaine, ses effets positifs sur la santé, l’aspect de la ville et la paix sociale  », elle peine toutefois à renoncer aux revenus fiscaux que des industries ou des bureaux généreraient…

Cette relocalisation de ce que consomment les citoyens existe dans d’autres villes du pays. On peut citer l’expérience développée par l’organisation à but non lucratif Green Guerilla [2]. Celle-ci a généré l’existence de 800 jardins communautaires à New York. Le phénomène se retrouve dans plusieurs pays : en Argentine pour répondre aux besoins urgents provoqués par la crise économique des années 2000, au Royaume-Uni, en France (avec le renouveau des jardins ouvriers) et dans toute l’Europe, en Inde… Que ce soit sur les toits, les terrasses ou en utilisant les friches industrielles, entre les autoroutes, les citoyens se réapproprient l’espace, dans les villes et ailleurs, pour échapper à l’insécurité alimentaire, la malbouffe industrielle, et l’individualisme de notre société.

Au-delà des initiatives ponctuelles, c’est la démocratie participative qui est à l’œuvre. Les citoyens se trouvent appeler à décider démocratiquement de l’usage des terres, de la réappropriation de l’eau et des autres biens communs, de comment et quoi fabriquer, distribuer ou vendre, offrir aux passants ou réserver aux participants.

Utopie ? 

Quand on est dans l’obsession de la compétitivité, l’argent devient le seul marqueur de réussite. Si on remet cela en cause, on remet en question le ressort même du vivre ensemble de nos sociétés. En effaçant les frontières, c’est le monde entier que les dominants ont cherché à mettre en concurrence… Dans le cadre du système actuel, l’abandon de la compétition paraît idéaliste : pourquoi les individus décideraient d’arrêter ? Ne faudrait-il pas que tout le monde décide de sortir de ce système concurrentiel en même temps pour que cela puisse avoir une chance de fonctionner sous peine de rester complètement marginal ?

Nous ne croyons pas à cela car l’observation des évolutions concrètes indique que ce n’est pas ce qui est en train de se passer. Alors même que la logique guerrière de la compétitivité finit par produire des situations de détresse et de chaos social, nous constatons la multiplication d’expériences ancrées dans le réel où la créativité de la vie est capable de s’exprimer pour développer de véritables logiques de coopération.

Les alternatives prennent formes sans attendre de reconnaissance officielle des institutions. Les citoyens diagnostiquent de ce qui pose problème dans leur lieu de vie et démarrent un projet sans attendre une illusoire prise de pouvoir ou prise en compte des gouvernements. Partout dans le monde, la société civile innove et crée les conditions de résolutions des handicaps locaux (sécheresse, dépendance à l’alimentation importée ou à des semences propriétés de grandes firmes agro-alimentaires, manque de logements, etc.) amenant les autorités à prendre en considération leurs résultats et éventuellement à les soutenir.

Le politique peut certes freiner l’extension de ces initiatives. On peut penser également que le capitalisme, se définissant par un productivisme effréné, ne soutiendra jamais suffisamment ces luttes pour qu’elles deviennent bel et bien une alternative à nos modes de vie actuels. Même si elles sont essentielles au niveau social lorsqu’elles réussissent, elles ne suffiront pas, à elles seules, à transformer la société oligarchique actuelle. Penser une transformation politique demeure donc nécessaire, mais non suffisant, pour contrer les méfaits du capitalisme, tout comme ces alternatives demeurent fondamentales, mais non suffisantes, pour proposer de nouveaux paradigmes. Elles sont par définition complémentaires d’une action au niveau politique. Ces deux engagements, l’un collectif et l’autre politique, doivent être menés de front pour permettre l’amorce vers la transition. 

Simultanément, dans divers lieux très éloignés géographiquement, se mettent en place les contours de ce que pourraient être demain des sociétés de transition. Une nouvelle forme politique reste à inventer pour les accompagner...

"Pour réussir la mutation, il faut associer plusieurs paramètres que j’appelle « Rêve » : résistance créatrice, vision transformatrice, expérimentation anticipatrice et évaluation démocratique." [3]

Sources :

  • Bénédicte Magné, Un million de révolutions tranquilles, Les liens qui libèrent, Paris, 2012.
  • Film-documentaire Détroit, je t’aime http://detroitjetaime.com/fr
  • Patrick Viveret, La cause humaine : du bon usage de la fin d’un monde, Les liens qui libèrent, Paris, 2012.
  • François Julien, Les transformations silencieuses, Grasset, Paris, 2009.

 




[1François Jullien, Les transformations silencieuses, Grasset, Paris, 2009.

[2En savoir plus : http://www.greenguerillas.org/

[3Patrick Viveret, La cause humaine : du bon usage de la fin d’un monde, Les Liens qui libèrent, Paris,2012.



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